Protester pour Dieu, protester pour l'Homme

Bienheureux les fêlés car ils laisseront passer la lumière !

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Esaïe 41.8-20 ; Deutéronome 31.7-8 ; Luc 12.22-31  

A l’orée de cette année nouvelle, il me semble que ces textes sont particulièrement adaptés comme encouragement, compte tenu des jours difficiles que nous venons de passer. Il est possible que les uns et les autres, après les semaines passées dans l’incertitude, dans la peur, dans l’angoisse, suite aux violences aveugles qui ont frappé ici ou là, nous n’abordions pas cette année qui va s’ouvrir avec le cœur léger et l’âme paisible. Après les douloureux événements du mois de janvier et du mois de novembre, les médias nous ont abondamment inondés d’interviews, de micro trottoir, qui donnaient la parole ici ou là à des Français comme vous et moi.

Régulièrement, on entendait deux arguments parfois opposés et souvent même contradictoires : « bien sûr qu’on a peur », ou bien « on n’a pas peur on continue à vivre comme avant » ; quelle que soit la réponse la peur était quasiment toujours nommée. En fait c’est une réaction normale : il ne faut ni en avoir honte, ni la combattre, ni en avoir peur.

Face à un danger la peur est l’émotion appropriée. C’est une émotion que nous partageons avec tous les mammifères, l’émotion la plus archaïque, celle que le petit enfant ressent en premier, dès sa naissance et peut être même avant. Et comme toutes les émotions, elle est utile : c’est même elle, la peur, qui biologiquement, en diffusant des hormones spécifiques nous donne la capacité à réagir face au danger : fuir, plus vite qu’on n’a jamais couru, ou attaquer pour se défendre. Il est clair que là, au Bataclan, ni l’une ni l’autre des solutions n’était vraiment possible. La peur a donc inhibé les mouvements, renforçant l’énorme traumatisme de la situation.

La peur a ceci de particulier c’est qu’elle est très contagieuse. Un bon peureux donne peur à tout un groupe. On a pu le voir se manifester précisément dans ces situations où, relayée par les médias à grand renfort d’images et de répétitions de scènes horribles, la peur a gagné le pays entier fasciné devant sa télé ; plein de gens qui n’étaient pas en situation immédiate de danger ont ressenti cette peur avec la même intensité que si le danger s’était trouvé à leur porte. Dans ce cas il ne s’agit plus de peur, mais d’angoisse.

En fait, sans réel danger immédiat et identifié, la peur se transforme en angoisse, cette énorme inquiétude diffuse qui sert d’alerte et redoute un danger mais qui ne sait pas d’où il va tomber Dans ce cas, la situation n’est pas du tout la même car si la peur tombe d’elle-même une fois qu’on s’est rassuré en vérifiant qu’il n’y a pas de danger, l’angoisse, elle, s’installe, et dure. Et à la longue, selon son intensité et sa durée, elle devient toxique.

Par ailleurs, la violence des événements, des agressions qui sont venues faucher la vie de dizaines de jeunes gens en pleine santé, constitue un traumatisme particulièrement violent qui nous a projetés sans ménagement au cœur de la conscience de notre fragilité. De notre vulnérabilité. C’est peut-être de cela que nous avons peur en fait. Fragilité ontologique que nous devons à notre humanité mortelle, mais que nous tentons le plus souvent d’oublier, tant il est difficile pour un être humain de se lever tous les matins en sachant que peut-être aujourd’hui sera le jour de sa mort. Alors on oublie, on vit comme si on devait être immortel. En tout cas comme si la mort ne pouvait pas atteindre des gens jeunes, en pleine santé, au top de leur forme.

C’est cette confrontation avec le retour de ce réel qui est violente et perturbante : elle nous confronte brutalement avec notre fragilité. La fragilité, cela ne veut dire qu’une seule chose : « ça casse ». Elle nous rappelle que nous ne sommes pas tout-puissants, elle vivifie et revivifie cette faille qui est au cœur de chacun d’entre nous, la conscience de notre incomplétude, la confrontation avec le manque. Dès l’origine de notre vie, nous travaillons énormément à vaincre la fragilité et tout dans notre société nous y invite ; l’exigence de performance et la compétitivité, la rapidité et la flexibilité dans tous les domaines sont présentées comme des valeurs privilégiées. Cela mène malheureusement souvent à la négation de nos faiblesses, et au déni du besoin de l’autre.

Devant la fragilité on se trouve devant le choix : réparer pour revenir au même, au déjà connu, à ce que l’on croit être une situation d’équilibre et de normalité, ou bien scruter la possibilité de voir émerger du nouveau ; on peut chercher à combler le manque, à redresser la dérive, maintenir le système à la recherche de l’homéostasie, mais on peut aussi laisser le vide, le manque, engendrer du nouveau.

Alors, on découvre qu’il y a une manière de voir la fragilité comme quelque chose d’utile. Si je me sens complète, pleine, pas de manque, je n’ai besoin de rien ; fermée sur moi-même. La fragilité, c’est la faille qui laisse la place à l’autre, qui ouvre un espace au tout Autre, à Dieu. Je pense à une blague de Michel Audiard : « bienheureux les fêlés car ils laisseront passer la lumière ! »

« bienheureux les fêlés car ils laisseront passer la lumière ! »

Ainsi les moments de fragilisation peuvent participer de la maturation humaine, ne serait-ce que parce qu’alors l’autre nous devient indispensable ; ainsi ma fragilité, donnée à l’autre permet la relation, dans la complémentarité.

Au plan spirituel, on peut comprendre ainsi la résurrection, qui renvoie à une expérience profondément humaine celle de l’échec, qui ouvre au radicalement nouveau, celle de la limite qui libère une capacité nouvelle. Je l’ai dit, comme la mort, la fragilité appelle à être traversée, plutôt que réparée. La traverser révèle une autre source de vie.

La Bible nous parle dès son ouverture de la fragilité première dans la différence sexuée homme femme ; le dieu de la Genèse marque la vie individuelle d’une coupure (sexe vient de secare, couper en latin) signe de fragilité au lieu même de la force que sont les organes de la source de vie ; toute différence est une fragilité parce qu’elle marque ma non totalité. Je ne peux être complètement moi sans un autre ; je ne peux faire advenir la vie à moi seule.

De même, dans les quatre récits du repas pascal que Jésus prend avec ses disciples, les trois évangiles synoptiques et Paul dans la première épître aux Corinthiens, apparaît le même verbe grec, klao, qui veut dire briser, casser, rompre, klao le pain, ce n’est pas le partager, c’est le briser. Pour devenir symbolique, le pain doit être cassé ; symbolique, évidemment, du corps du Christ cassé, brisé.

Alors, voilà que c’est précisément dans ce moment difficile à vivre souvent, dans ce contact avec cette faille qui est en nous, cette béance qui ouvre sur la conscience de notre incomplétude et de la mort possible que, paradoxalement, s’ouvre une chance pour nous de revivifier du même coup au plan spirituel notre ancrage dans la relation à Dieu. Parce que lui aussi, Dieu, celui que nous nommons aussi facilement notre Père, lui aussi a un manque, une béance. Cela peut paraître pas très théologique de dire que Dieu a un manque et pourtant, le manque de Dieu, c’est nous, quand nous vivons loin de lui. Évidemment je pense à la parabole du fils prodigue : parce que le fils est parti pour vivre sa vie, le père continue la sienne, mais il y a en lui ce trou, cette absence, cette béance du manque de son fils. Quand les enfants s’en vont dans une relation saine pour vivre leur vie d’une manière équilibrée les parents ont du mal, mais ils arrivent à dépasser cette absence parce qu’ils savent que leur enfant devient un être autonome et que c’est dans l’ordre des choses. Mais quand leur enfant s’enfuit comme s’est enfui le fils prodigue, le père sait que cet enfant est en danger parce qu’il n’est pas autonome et le père souffre, dans l’impuissance, la non toute-puissance.

Il me semble que la parabole nous parle aussi de la souffrance de Dieu quand nous ne sommes pas en lien avec lui. C’est pour ça que je disais que Dieu a un manque ; c’est que quand nous sommes dans l’illusion que tout va bien et que la vie fonctionne bien et qu’il n’y a pas de souci, très souvent notre lien à Dieu se relâche facilement, se distend. Et, comme le père de la parabole, Dieu ne s’impose pas, il nous attend.

Par amour pour nous, pour nous laisser notre liberté, la liberté de le choisir, de lui répondre ; de le re-choisir tous les matins. Dieu ne s’impose pas ; le Dieu créateur dont nous ne savons rien et dont nous ne pouvons rien savoir en termes de connaissance, de savoir, dans sa relation avec nous, le Dieu créateur ne peut être que le Dieu par Jésus-Christ, et c’est Jésus qui nous apprend à le nommer « Père ». Je ne vais pas gloser théologie sur la « paternité de Dieu », c’est intéressant, mais ce n’est pas le lieu aujourd’hui. Ce Dieu père dont nous parle Jésus, notre Père, il a refusé d’être tout-puissant. Il ne s’impose pas à nous. Il nous attend.

Dieu, notre Père, celui de Jésus-Christ, n’est pas le Dieu vengeur souvent décrit dans l’Ancien Testament. Cette représentation de Dieu comme force toute-puissante et menaçante est en accord avec les croyances de la culture des mondes antiques contemporain de l’écriture des textes bibliques ; par ailleurs, il y a une compréhension possible dans l’aspect psychologique des choses, c’est mon côté psy. Je soupçonne fortement cette image du Dieu vengeur, menaçant, destructeur, d’être, et de n’être que la projection de ce que les hommes avaient dans leur tête dans la représentation qu’ils avaient d’un Dieu tout-puissant ; je mets cette phrase au passé mais je pense qu’elle est encore très d’actualité. Il me semble que très souvent nous projetons sur Dieu l’image que nous avons en nous d’un père imaginaire, qui serait dur, violent, méchant, injuste.

Selon notre histoire et notre relation à nos parents, plus spécifiquement à notre père, si j’ai eu un père dur, violent, méchant ou injuste, indifférent, absent…. il y a fort à parier que spontanément lorsqu’on dit Dieu le Père je projette sur ce Dieu ce que je sais de mon expérience de la relation à la paternité. En l’occurrence fort négative ; c’est l’impasse. Il y a fort à parier aussi que j’aie besoin de faire un vrai travail spirituel pour dégager la personne de Dieu de toutes ces projections psychologiques inconscientes, pour que se crée une relation assainie avec lui. Et cela peut prendre du temps. Parfois c’est l’affaire d’une vie.

En fait cela ne doit pas nous décourager, et ce n’est pas très grave parce que Dieu nous appelle, et il nous accepte comme nous sommes. Dieu vient me chercher dans mes incompétences, dans mes névroses, ce que le texte biblique appelle souvent le péché. Jésus a dit : « je ne suis pas venu chercher des gens bien mais des pêcheurs », il aurait pu dire je suis venu chercher des malades, des névrosés, des gens imparfaits… Enfin des gens comme vous et moi.

Dans ce travail spirituel de décontamination de l’image de Dieu le Père, je pourrai alors découvrir que le Dieu de l’Ancien Testament est aussi décrit comme un dieu que l’on pourrait décrire à la fois père et mère, ou bien un dieu le père maternel. Es 66:13 : « Comme un enfant que sa mère console, je vous consolerai ». Ésaïe 49:15 : « Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle allaite ? N’a-t-elle pas pitié du fruit de ses entrailles ? Quand elle l’oublierait, Moi je ne t’oublierai point ». 16 : « Voici, je t’ai gravée sur mes mains ; Tes murs sont toujours devant mes yeux ».

Tes murs sont toujours devant mes yeux

J’y découvrirai aussi que Dieu le Père est un Dieu très moderne puisqu’il s’est tatoué, il s’est gravé nos noms dans la paume de ses mains, et ce sont des mains douces, tendres. Et quand Dieu me tend la main, je vois mon nom écrit au creux de sa paume Ainsi, au détour de l’année 2016, pleine de sources d’inquiétudes, nous pouvons le deviner dans chacune de nos vies.

J’ai commencé cette réflexion en parlant de la peur ; quand Dieu vient nous chercher, je l’ai dit, il nous parle notre langage, celui que nous comprenons ; il s’adapte à notre besoin. Alors, si pour demain qui nous effraie nous en avons besoin, il nous portera, pour nous rassurer -c’est comme ça que la peur d’un enfant s’apaise : en étant rassuré sur les genoux d’un parent – ; si nous tenons debout, mais que ce n’est pas encore tout à fait ça, il nous tiendra par la main pour nous soutenir et marchera à nos côtés ; si nous sommes assez solides pour marcher seuls il nous précède et nous encourage. Voilà sa promesse pour l’année qui vient : Il nous attend, il nous protège, il nous précède sur nos chemins incertains. Et chaque jour, chaque matin, il nous dira : « n’ayez pas peur, je suis avec vous tous les jours. »

 

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