Protester pour Dieu, protester pour l'Homme

L’essentiel est d’agir ici et maintenant

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Deutéronome 30,10 à 14 Luc 10, 25 à 37

Aujourd’hui et dans les jours qui viennent, il a été proposé par notre Eglise de participer à une campagne intitulée « Exilés : l’accueil d’abord !, campagne initiée à la demande de notre dernier synode de Nancy qui demandait qu’une manifestation publique soit organisée dans chacune de nos communautés, en faveur de l’accueil des personnes qui fuient la guerre et se retrouvent exilées dans notre pays ; le texte de l’évangile de Luc qui fait partie  de la liste proposée pour ce matin – et donc lu dans beaucoup d’Eglises chrétiennes- tombe à pic pour  réfléchir à cette question de l’accueil de l’autre, de l’attention que l’on porte à celui qui souffre à côté de nous.

Exilés : l’accueil d’abord !

Cet autre, différent de nous, qui nous inquiète, mais qui aussi nous bouleverse par les circonstances extrêmes qui l’ont amené chez nous, ressemble à ce blessé du bord de la route auquel le Samaritain va venir en aide. N’est-ce pas lui notre prochain ? Nous rejoignons ici la question du « spécialiste de la loi » qui demande à Jésus « Et qui est mon prochain ? » C’est cette question du « spécialiste de la loi » qui va amener Jésus à lui répondre en utilisant une parabole – la fameuse parabole du « bon Samaritain ». Comme toujours, la parabole aide à prendre du recul, à faire évoluer nos préjugés et nos modes de pensée ordinaires.

 

A  première vue le prochain, pour nous,  comme pour le spécialiste de la loi, c’est cet autre qui souffre et qui a besoin de notre amour, manifesté par des soins particuliers qu’on va lui apporter ; c’est le blessé qui est resté au bord du chemin, c’est l’homme qui souffre, abandonné de tous. Or nous avons entendu que la question que pose Jésus au spécialiste de la loi  à la fin de la parabole prend à contre pied cette idée première que nous avons. Jésus interroge le « spécialiste de la loi » en lui disant : « Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé aux mains des bandits ? » Cette question telle que Jésus la formule nous déplace vers un autre point de vue. Et le spécialiste de la loi qui a très bien compris le message que Jésus a voulu lui faire passer par cette histoire répond « C’est celui qui a montré de la compassion envers le blessé ». Le prochain est donc celui qui se fait proche de qui en a besoin et non pas celui qui a besoin qu’on se fasse proche de lui. Je suis donc le prochain de celui qui a besoin de moi. Et donc à travers cette parabole, la question pour nous aujourd’hui serait plutôt « Qui suis-je comme prochain ? Qui es-tu comme prochain ? Qui sommes-nous comme prochains ? »

Qui sommes-nous comme prochains ?

La première réponse vers laquelle la parabole du Bon samaritain veut nous orienter est la suivante : je suis le prochain gratuitement, pour rien – contrairement  au spécialiste de la loi, qui voulait faire ce qu’il fallait pour obtenir la vie éternelle et qui interrogeait Jésus sur « Qui est mon prochain ? », parce qu’il voulait, nous dit-on, se justifier.  Jésus raconte l’histoire d’un homme, un Samaritain, un étranger pour les Juifs qui va être le seul à se porter au secours du malheureux blessé : son action n’est pas dictée par le souci de plaire à Dieu. Son seul souci est de secourir le misérable au bord de la route. Il ne fait pas le bien par amour de Dieu, mais par amour de l’autre. Pour lui, le malheureux n’est pas une occasion de faire du bien, ni de montrer combien il est bon, ni de manifester sa foi. Non, il aime l’autre pour lui-même, sans chercher aucun alibi religieux, simplement parce que  l’autre a besoin de lui. Il intervient aussi spontanément et aussi naturellement qu’une maman qui prend soin de son enfant, parce que sans elle, l’enfant périrait.

 

Et donc, en cela le Samaritain se distingue du prêtre et du lévite. Il est dit que ces deux no­tables descendaient de Jérusalem à Jéricho. Ils avaient probablement terminé leur travail au Temple et on a parfois supposé qu’ils se trouvaient dans un état de pureté rituelle qui leur empêchait de se salir les mains. Mais peut-être tout simplement étaient-ils pressés : une affaire urgente à régler, un rendez-vous à respecter, une tâche importante imposée par leur fonction ! Remarquons d’ailleurs l’extrême sobriété du récit, excluant toute leçon de morale : les deux hommes virent le blessé et traversèrent, comme on dirait aujourd’hui,  pour aller sur l’autre trottoir. Et c’est tout ce que nous savons.

Vint alors le Samaritain, homme sans fonction particulière, juste un étranger qui passait par là,  totalement ouvert à l’inattendu d’une rencontre fortuite. Comme ses deux prédécesseurs,  il voit lui-aussi le blessé, mais contrairement à eux, il est pris de pitié, il est comme nous le dit très exactement le verbe employé « remué jusqu’aux entrailles », ce qui, dans la Bible, n’est dit que de Dieu ou du Christ. Et donc une deuxième réponse à la question « Qui suis-je comme prochain ? » pourrait être : je suis le prochain parce que je suis disponible, je peux me laisser détourner de mon chemin ordinaire, être sensible à l’inattendu, me laisser bousculer jusqu’au fond de mes entrailles par la situation d’un autre en détresse. Je suis le prochain sans l’avoir vraiment voulu ou décidé, ce sont des circonstances que je n’ai pas choisies qui en ont décidé ainsi. Et même on peut dire que j’ai été poussé à agir par une force en moi qui, jusque là, était insoupçonnée.  Alors, au  regard de la foi, on pourrait  même dire que c’est Dieu qui agit  par l’intermédiaire de cet homme, le Samaritain, sans que celui-ci en soit bien conscient. Alors Dieu nous place-t-il au bon moment à cet endroit précis où notre aide est requise ? Certains commentateurs, appuyant cette idée que Dieu se sert de l’homme pour accomplir le bien, affirment  que c’est Dieu qui se rendit présent grâce à ce Samaritain, sans que celui-ci en eût la moindre idée.

 

En tout cas pour cet étranger Samaritain, l’essentiel était d’agir ici et maintenant, ce qu’il fit de façon généreuse. Mais sans rien faire d’absolument extraordinaire. C’est une troisième réponse qu’on peut apporter à la question « qui suis-je comme prochain ?  Je suis le prochain avec les moyens du bord : mettre de  l’huile adoucissante et  du vin désinfectant pour soulager les plaies du blessé avant de le bander sont des gestes ordinaires qui ne demandaient pas de grands moyens, ni de grandes compétences ; placer le blessé sur sa propre monture, c’est sans doute ralentir le rythme du voyage, mais c’est la solution la plus simple pour amener ce blessé en lieu sûr. Rien de bien extraordinaire, donc. Juste des gestes simples qui vont permettre de sauver le blessé d’une mort certaine. Le texte du premier testament que nous avons lu au livre du Deutéronome affirmait déjà que les commandements donnés par Dieu « ne sont pas au-dessus de tes forces et hors de ta portée ».

Je suis le prochain avec les moyens du bord

Et puis enfin ce Samaritain sait être le prochain modestement : il amène le blessé chez un hôtelier et le lui confie avec la somme nécessaire pour poursuivre les soins. C’est une quatrième réponse à la question « Qui suis-je comme prochain ? »  Je peux  me dessaisir d’une charge qui serait trop lourde à assurer sur toute la durée, en faisant confiance  à autrui, je ne me crois pas indispensable de bout en bout et je laisse à d’autres le soin d’être à leur tour des prochains, dans telle ou telle situation malheureuse. Et puis une autre façon de se dessaisir d’un engagement qui serait au-dessus de mes forces, dans lequel je ne pourrais pas m’engager physiquement et personnellement, c’est de  faire un don en argent et donc de confier à des personnes très compétentes, formées pour cela, les soins qui sont à donner à ceux qui en ont besoin. Donc « Être le prochain », on peut dire que c’est être généreux et ingénieux  pour aider au mieux de ses possibilités, mais sans vouloir en faire plus qu’il n’est possible.

 

Ainsi, la parabole du bon Samaritain nous donne ces quatre indications que je viens de relever : être le prochain de celui qui en a besoin, cela se manifeste dans la gratuité ; être le prochain, c’est être ouvert à l’inattendu d’une demande qui a surgi sans qu’on l’ait demandé ; être le prochain, c’est agir  rapidement au mieux de nos possibilités ; et enfin être le prochain, c’est savoir raison garder, c’est ne pas s’engager au-dessus de nos forces, c’est entrer dans une chaîne de solidarité où d’autres acteurs aussi peuvent prendre place.

 

Alors ce commandement de l’amour du prochain devient un moyen par lequel l’amour de Dieu se réalise dans le monde : celui qui est devenu prochain pour un autre, témoigne à travers son geste de la présence de Dieu auprès des blessés, des démunis, des exilés. Dieu se rend présent à travers nous, bien souvent seulement partiellement, car nous lui résistons beaucoup. La seule exception étant, selon la Bible, Jésus, qui vivait pleinement en conformité avec Dieu. Chez les Pères de l’Église, le Samaritain était souvent interprété comme une figure de Jésus lui-même.

Alors, par l’entremise d’un prochain qui s’est trouvé là au long de la route, Dieu n’est plus le Dieu lointain. Il est le Dieu proche dont il nous est dit dans le Deutéronome que sa Parole n’est pas dans le ciel, ni de l’autre côté de la mer. « Cette Parole, au contraire, est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique ».

 

Amen

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Adresse : Revel, France

Auteur : Lucile Mesnil

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