Protester pour Dieu, protester pour l'Homme

La peur de l’autre

Retour à toutes les actions

Matthieu 25. 31-46

Texte en prise sur notre actualité, nationale, mondiale, sur notre quotidien même. Nous vivons dans un monde où la peur est soigneusement entretenue à des fins plus ou moins avouables. Les médias, l’ambiance générale en période de crise, suscitent des réactions humaines, trop humaines, qui conduisent à la peur de « l’autre », et au désir d’exclusion. Il est vrai que la délinquance augmente en raison du chômage, il est vrai que la misère du monde frappe à nos portes. Mais nous pourrons construire toutes les prisons du monde, élever des murailles autour de nos frontières, rien n’empêchera le mouvement inéluctable qui conduit les nantis à ce sentiment d’insécurité. Ce texte donc nous parle de la relation à l’autre et de la relation à Dieu en termes de jugement.

Texte mal aimé et difficile à articuler avec la notion de grâce. Texte qui dérange par sa condamnation semble-t-il sans appel. « Allez-vous en loin de moi, maudits dans le feu éternel préparé par le diable et par ses anges » v. 41. Image du jugement dernier reprise par le Moyen-âge suscitant terreur voire désespoir. Source d’interrogation pour Luther.

Texte situé à la fin de l’Evangile de Matthieu. Jésus à Jérusalem annonce sa mort, ses souffrances, son retour. Ce jugement est situé après toute une série de paraboles. (Figuier, esclave infidèle, dix vierges, talents…). Elles ne sont pas la description de réalités, fussent-elle à venir. Elles sont, à travers un récit, une exhortation. Cette séquence du jugement est à prendre, elle aussi comme une exhortation au changement.

Notre récit se situe avant « l’onction à Béthanie » et le thème de la « disparition » du Jésus historique est sous-jacent. Quelles sont les caractéristiques de ce récit de jugement ?

 

L’Universalité

Alors que Matthieu s’adresse à une communauté judéo-chrétienne, il n’y a pas de distinction entre juifs et goïm. Le jugement ne se fait pas en fonction de l’appartenance à un peuple, mais en fonction de ce qui, à première vue, apparaît comme une « éthique ». La conséquence en est, étonnamment, le passage à l’individualité. C’est le comportement individuel qui est en cause. Pourtant le texte ne se réduit pas à une série de prescriptions morales.

 

La Symbolique du tri

Symbolique qui semble évidente, avec le Royaume d’un côté, le feu de l’autre, les moutons et les chèvres, les « bons » et les « mauvais ». Cependant cette symbolique, même si elle nous est (trop) familière, ne correspond pas à la réalité de notre condition humaine. En effet en chacun de nous cohabitent, bien et mal, moutons et chèvres. Et nul n’est définitivement et à jamais l’un ou l’autre. C’est le propre de la notion de « péché originel » que de pointer cette coexistence en chaque homme. Le danger est le moralisme qui fait croire à une séparation radicale entre bons et méchants. La séparation n’appartient qu’à Dieu et le danger pour chacun comme pour les Eglises dans l’histoire est de se substituer à Dieu pour juger à sa place. Le jugement se fait semble-t-il à l’intérieur de chacun entre sa part de mouton et sa part de chèvre.

 

L’ignorance

Il est étonnant de voir comment les individus jugés sont inconscients du moment où ils ont bien ou mal fait. « Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim ? » v.37. Cet aveuglement est le plus grand danger auquel il faut échapper. En même temps il fait sortir la problématique de la simple morale. Ils ignorent ce qu’ils font « Père pardonne leur, car ils ne savent ce qu’ils font » Lc. 23.34.

 

Cette ignorance est illustrée par un texte de F. Mauriac, texte polémique et qu’il faut resituer dans son contexte de la guerre d’Algérie, sans tomber dans le manichéisme.

« Quelles que soient nos raisons et nos excuses, après 19 siècles de Christianisme, le Christ n’apparaît jamais dans le supplicié aux yeux du bourreau d’aujourd’hui. Il ne se révèle jamais dans la figure de cet arabe sur lequel le commissaire abat son poing. Que c’est étrange qu’ils ne pensent jamais, surtout quand il s’agit d’un de ces visages sombres aux traits sémitiques, à leur Dieu attaché à la colonne et livré à la cohorte, qu’ils n’entendent pas, à travers les cris et les gémissements de leur victime la voix adorée : « c’est à moi que vous le faites ! » »

Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’éthique, car bien des non-chrétiens font aussi bien ou mal, ce qui est en jeu, c’est la relation à Dieu.

Jésus disparaît, le temps de l’absence « physique » du Seigneur va s’ouvrir pour devenir le temps de l’Eglise. Temps de « ceux qui cherchent le Christ depuis qu’ils ont trouvé le tombeau vide » selon la formule du pasteur Simon.

 

La Présence du Christ au monde

« Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, mais moi vous ne m’aurez pas toujours » Mt 26.11. Il y a comme une substitution de la présence. La présence des pauvres devient présence du Christ. Pas dans un sens misérabiliste : il ne s’agit pas d’un éloge de la pauvreté en soi, ni d’une idée de co-rédemption par la souffrance, mais les diverses formes évoquées (faim, soif, exil, nudité, maladie, prison) peuvent être vécues sous différentes formes physiques ou morales par chacun. Ce qui importe c’est que la relation à l’autre sache reconnaître sa souffrance.

 

La relation au Christ

Elle passe ainsi par la relation à l’autre dans sa détresse. Le Christ n’est plus à chercher dans un ciel inaccessible, pas plus que dans une éthique codifiée ou dans une liturgie sclérosée. Il est à visiter dans nos voisins, dans ceux que nous voulons ignorer, qui nous gênent. Le salut ne passe pas par de bonnes actions morales, mais par la rencontre avec Jésus-Christ. Le jugement n’est pas dans un avenir, il est dans le présent de la rencontre avec l’autre. Le comportement d’Abraham au chêne de Mamré est une illustration de cet accueil. Abraham court à la rencontre des trois hommes, leur propose eau et hospitalité. Qu’en aurait-il été de la Promesse, s’il les avait chassés ? Ainsi chaque être humain doit-il être considéré comme un « ange » de Dieu, comme une image de Dieu.

 

Ce changement de regard auquel nous sommes appelés est le Royaume même. Il est la Paix du Christ, parce qu’il nous fait sortir de l’engrenage du mépris qui engendre la violence. Il n’y a plus en lui ni juif, ni grec, ni prisonnier, ni loubard, ni beur de banlieue, ni blanc…

Mais cette rencontre, cet amour de Dieu donné en Jésus-Christ et par lequel nous sommes appelés à vivre, est une exigence. Elle est de notre responsabilité.

Elle est le « Prix de la grâce ».

 

Jean Pierre Pairou

Infos pratiques

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