Protester pour Dieu, protester pour l'Homme

Prédication pour la fête de la Réformation

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Jean 6, 29b à 45

Frères et sœurs, dans deux ans, jour pour jour, nous fêterons les 500 ans de la Réformation. La date du 31 octobre 1517 marquait déjà, pour Luther, comme il l’écrit dans son Traité Contre Jean le Pitre de 1541 (récemment publié en français), le début du « trouble luthérien » : il avait alors envoyé ses 95 thèses sur le pouvoir des indulgences à l’archevêque Albert de Mayence.

Certains auraient voulu que nous nous inspirions du geste de Luther pour afficher nos thèses pour l’Evangile aujourd’hui. Or, à y regarder de près, ce geste fut plutôt confidentiel :

 

Nous savons aujourd’hui que Luther ne les a pas affichées à la porte de l’église du château de Wittenberg

 

Les 95 thèses sont des affirmations très techniques, en latin, destinées à une disputatio, un exercice d’argumentation théologique en milieu académique.

 

La diffusion de ces thèses fut en réalité un débordement. Rien ne fut prémédité et leur publication se fit sans consulter le professeur Martin.

S’il était donc difficile de s’inspirer du geste de Luther, peut-être serions-nous bien inspirés en allant voir le contenu de ses thèses, car l’affichage – nous dirions la « comm. » ou « l’effet d’annonce » aujourd’hui – n’était pas la priorité du moment.

 

Thèse 1 : « Notre Seigneur Jésus-Christ en disant ‘faites pénitence’ (Matthieu 4, 17a) a voulu que la vie tout entière des fidèles fut une pénitence ».

 

Vous sentez-vous plus inspiré par la pénitence ?… Bon le mot serait traduit autrement aujourd’hui ; nous dirions « repentance », « conversion », « changement radical », voire metanoia. C’est cela dont il est question, c’est cela l’enjeu essentiel, car le règne des cieux s’est approché (Matthieu 4, 17b).

Mais pourquoi ne pas afficher nos thèses, très préoccupés par notre déficit d’affichage, par notre déficit d’image – en particulier pour les protestants – dans cette société ?

Nous ne célébrons pas ici notre geste, ni même celui de Luther – et c’est un luthérien qui vous le dit. Nous célébrons le geste de Dieu en Christ et nous voulons nous laisser inspirer par ce geste qui est aussi sa thèse, c’est-à-dire ce que le Seigneur a posé, ce qu’il a établi comme fondement, comme principe pour une vie en plénitude.

Le geste de Dieu, qui ne fait qu’un avec sa thèse, qu’il a affichée en s’affichant lui-même, c’est le Christ cloué sur la croix !

Le geste de Dieu, célébré par l’Evangile de Jean, c’est le mouvement par lequel Dieu le Père s’est approché de l’humanité en envoyant le Fils.

Ce geste de Dieu, c’est la Parole faite chair, venue du ciel pour apporter la grâce du salut, et pour faire la vérité dans nos vies. Cette Parole est donnée par le Père, comme toute promesse ; elle s’est aussi donnée elle-même, sans compter, gratuitement, jusqu’à la croix.

Nous retrouvons ce mouvement dans le texte de Jean 6 où Jésus enseigne qu’il est le pain de vie descendu du ciel, pour le monde, où il appelle à avoir foi en lui : « C’est moi qui suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, celui qui met sa foi en moi n’aura jamais soif.»(v.35) (//Samaritaine).

Croyons-nous que cette Parole donnée, manifestée en Christ, faisant corps à corps avec notre humanité, soit suffisante pour notre vie en plénitude ?

 

–  Les interlocuteurs de Jésus, dans leur quête sincère de sagesse, dans leur désir d’obéir à la volonté de Dieu,

peinent à suivre Jésus dans son abaissement (tout comme les disciples ; cf. 6, 66), dans son incarnation par laquelle il vient (r-)établir une communion avec la chair du monde, car Jésus ne veut rien laisser perdre de ce que le Père lui a donné.

 

–  Ceux qui interrogent Jésus se demandent s’il est venu comme un nouveau Moïse, apporter une nouvelle loi. Non ! Il appelle à avoir foi en lui, car ce ne sont pas nos actions, nos gestes – qui sont bien souvent des gesticulations -, qui nous donneront de la valeur, qui nous donneront du prix aux yeux du Seigneur.

 

–  Si nos œuvres ne sont pas décisives, les gens de la foule aimeraient savoir quelle est au moins l’œuvre de Jésus, tangible, concrète, qui soit une source de satisfaction pour le ventre, pour la collectivité, pour un épanouissement objectif. Quelle est l’œuvre de Jésus ? Un miracle, un prodige ? Non ! Juste une nourriture spirituelle dont il est en personne le signe : « Je suis le pain vivant descendu du ciel ».

 

–  Notre résistance à croire en Jésus-Christ, pain de la vie, est-elle autre chose que notre difficulté à prendre le chemin de la croix, aboutissement de l’incarnation, c’est-à-dire de la solidarité de Dieu avec le monde dans sa condition de créature ?

Dans le protestantisme français, la résistance au geste du signe de croix, ou devant la représentation du Crucifié, est significative. Pas uniquement par volonté de se distinguer du catholicisme, mais par scepticisme envers l’abaissement de Dieu. Aux sources de la Réformation, pour les Eglises inscrites dans le mouvement initié par Luther, la musique et la peinture célèbrent le Christ en croix, dans la fidélité au message apostolique.

[Illustration par le Retable de Montbéliard de Füllmaurer, conseillé par le théologien Caspar Gräter : une œuvre magistrale de 1537, qui représente la vie de Jésus-Christ, de l’Annonciation à Pentecôte, en 157 tableaux. La Crucifixion se distingue par sa taille majeure et par son installation fixe et centrale].

Dans le Prélude à la captivité babylonienne de l’Eglise, Luther ouvre son traité par un débat d’interprétation autour du texte de Jean 6, un débat qui se fixe sur les sacrements, devenus des lieux d’enfermement: Luther pense qu’ils sont devenus des actes de piété stériles, portés par un ritualisme sclérosant, étranger à la foi en celui qui s’est incarné pour libérer la vie du péché, du mal et de la mort.

Or, la nourriture spirituelle offerte en Christ n’est pas non plus une fuite dans le mysticisme, ni une évasion dans une pensée satisfaisante pour l’intellect, pour la raison.

Le pain de vie que nous recevons en Christ, c’est l’attention et la sollicitude de Dieu pour le monde dans sa chair, de façon concrète. Aller à Christ, recevoir le pain de vie avec foi, c’est le laisser habiter en nous, c’est laisser sa Parole agir pour nous éclairer – C’est « Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20).

Le réformateur Guillaume Farel disait, en vieux français, qu’il fallait prier sans cesse pour « que le Seigneur enlumine nos cœurs ».

Frères et sœurs, laissons-nous porter par le geste de Dieu en Christ, il vient mettre de la lumière dans nos vies, il vient aviver les couleurs de notre existence, pour que nous puissions le louer et pour que nous puissions être solidaires avec le monde.

Marc Frédéric Muller

Prédication pour la fête de la Réformation Culte régional de la communion luthérienne et réformée
Eglise réformée de l’Annonciation (Paris 16e), 31 octobre 2015

 

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