Protester pour Dieu, protester pour l'Homme

Résister aux assauts des faux dieux et de leurs adorateurs

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Matthieu 11.23-30

Le peuple « élu » savait que son « élection » s’accompagnait d’un appel de la part de Dieu : comme vous n’êtes pas comme les autres peuples (puisque élus), ne soyez pas comme les autres peuples ! Il fallait exprimer ce statut de peuple élu en se montrant différent du reste du monde – à l’époque de Jésus on aurait dit « des païens ».

 

Pour ce groupe au sein de l’élite du peuple qu’on appelait les « pharisiens », il n’y avait que la stricte obéissance à la loi de Dieu qui pouvait rendre manifeste cette différence. Suivre la Tora, c’était se démarquer de tous ces autres peuples qui, au fil du temps, avaient été absorbés dans le grand melting-pot de la civilisation païenne à base gréco-romaine. Seulement voilà, les pharisiens s’étaient tellement fixés sur la stricte observance de la loi de Dieu qu’ils en étaient arrivés à mépriser ceux parmi leurs compatriotes dont l’obéissance à la loi était plus lâche. Pourquoi l’était-elle ? Pour la simple raison qu’ils étaient moins instruits que les élites, qu’ils étaient donc moins au courant des nombreuses règles dans lesquelles les pharisiens avaient décliné la loi, et surtout parce qu’ils ne bénéficiaient pas des conditions extérieures qui leur permettaient de les suivre scrupuleusement. Les élites pouvaient se permettre de se retirer dans une sorte de tour d’ivoire afin d’y observer très consciencieusement tous les préceptes liés à la pureté, par exemple, mais les membres du « petit peuple » étaient bien obligés de se mêler aux païens, considérés comme impurs.

Ces païens étaient au moins aussi nombreux qu’eux à vivre dans les terres de Judée et de la Galilée. Au travail, au marché, sur les places, on ne cesse de se croiser, on se fréquente, on fait des affaires, on s’entraide, on se dispute, comment éviter cette proximité, cette promiscuité ? En somme, la stricte observance de la loi de Dieu était devenue une affaire d’élites instruites et aisées.

Et ces élites méprisaient le « petit peuple » à cause de son laxisme. Et c’est ainsi que tout en s’efforçant à observer la loi, ils la trahirent. La loi était devenue pour eux « lettre » (lettre morte) dans la mesure où ils en avaient oublié l’esprit : Dieu qui se soucie justement des « petits », les fameux « veuves et orphelins » qui représentent plus largement tous ceux dont la situation au sein de la société est marginale et menacée. Quand Jésus dit : « Père, je te remercie d’avoir caché tes mystères aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » il dénonce d’une façon radicale la situation que je viens de décrire.

 

Qui sont aujourd’hui ces « petits » que Jésus défend face aux sages et intelligents ? Essayons d’y voir clair. Dans la société qui était celle de Jésus on a vu trois réalités se juxtaposer : le paganisme du monde gréco-romain, les élites juives, le petit peuple.

 

Or voilà qu’aujourd’hui trois réalités comparables se confrontent : un nouveau paganisme omniprésent et très puissant, des élites bien-pensantes, et le petit peuple qu’on appelle parfois « la France d’en-bas ». Ce nouveau paganisme, c’est quoi ? Le qualificatif « nouveau » ne convient que partiellement, car au fond le paganisme reste toujours le même, c’est l’homme qui se fabrique des dieux, des idoles. Seulement aujourd’hui, ces dieux ne portent plus les mêmes noms qu’à l’époque romaine. Quels sont les dieux d’aujourd’hui ? Ce sont ceux qui légitiment un système économique et politique qui se base sur l’idée selon laquelle une concurrence sans entraves entre les agents économiques favoriserait un équilibre bénéfique pour la société en général. Cette idée engendre un souci constant de rentabilité optimale, d’efficacité. Cette idée suppose aussi que la convoitise soit une qualité indispensable qu’il faut susciter là où elle est faible, entreprise qui forcément s’accompagne d’une apologie de la richesse : la jalousie que cette richesse engendre, fruit de la convoitise, a un effet stimulant. Voilà le paganisme de notre époque. Et comme à l’époque romaine il y eut des statues qui représentaient les dieux romains, nous avons aussi nos statues – ou plutôt nos images : c’est cette imagerie omniprésente, fabriquée par le secteur de la « communication », de la publicité. Jeunes, beaux, riches, détendus, éternellement satisfaits d’eux-mêmes : ces hommes, ces femmes que vous croisez à tout bout de champ, sur les panneaux de publicité, dans les magazines, sur l’écran, partout, avec leurs grimaces de « je le vaux bien » – ceux-là constituent un véritable panthéon par lequel le paganisme d’aujourd’hui se donne en spectacle. Et cela d’une façon très agressive. Et c’est le « petit peuple » qui face à cela se trouve le plus exposé. Les élites le sont beaucoup moins. Déjà parce que leur situation matérielle leur permet plus facilement de dire : « je ne me laisse pas tenter, ce que j’ai me suffit ». Mais surtout, elles ont pu bénéficier d’une instruction qui leur donne la capacité d’analyser la situation, de la relativiser et d’en amortir ainsi pour elles le côté agressif. Ceux qui ont appris à apprécier les philosophes, les grands classiques de la littérature et du cinéma, sont mieux armés pour résister à l’agression que nous fait subir le paganisme d’aujourd’hui que ne le sont ceux qui sont dépourvus de ce bagage intellectuel.

 

Et pour ce qui nous concerne, chrétiens protestants ? Qu’est-ce qui nous permet de résister – peut-être d’encore mieux résister que beaucoup d’autres ? C’est la bonne nouvelle de Jésus-Christ.

 

Trois réalités : les faux-dieux (faux mais très puissants), les élites qui y résistent (les « sages et les intelligents »), le « petit peuple ». Et c’est du « petit peuple » que Jésus se charge : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau » – qui peinez à joindre les deux bouts, qui craignez les fins de mois, écrasés non seulement pas ces soucis réels, mais aussi par ces incitations à la convoitise qui vous viennent de partout et qui ne font qu’accentuer votre sentiment d’être dans le dénuement, d’être des perdants, avec vos frustrations et vos jalousies qui vous rongent et vous abattent – « venez à moi, et moi je vous donnerai le repos ».

 

Si nous, protestants, faisons partie de ceux à qui il est donné de résister aux assauts des faux-dieux de notre époque, que cela ne soit jamais pour nous une raison pour mépriser ces « petits » dont Jésus veut prendre soin. Cette maman obèse qui met tout et n’importe quoi dans son caddy. On la soupçonne d’être une surendettée : la pauvre, elle ne sait pas gérer sa vie. Mais est-ce que tout n’a pas été mis en place pour qu’elle devienne une consommatrice compulsive ? Et prenons cet homme, chômeur de longue durée, là aussi tout a été mis en place pour lui donner l’impression d’être un pauvre minable, un assisté, un « loser ». Il vote pour un parti extrémiste – l’horreur ! Le pestiféré ! Attendez ! Il est malheureux, il est perplexe, il ne comprend rien à ce qui lui arrive… Nous n’avons pas le droit de le mépriser. Il fait partie de ces « petits » que Jésus invite auprès de lui pour partager avec eux son joug.

 

C’est à leur pauvreté, leur misère, leur perplexité, leur manque d’instruction que Jésus s’identifie : « Qui accueille un de ces petits qui sont mes frères, c’est moi qu’il accueille ». Voilà la plus haute sagesse, la meilleure intelligence à laquelle Dieu, en Jésus, nous appelle : faire nôtre le regard qu’il porte, lui, sur ces « petits ». Cela a toujours été sa volonté, c’était déjà inscrit dans la loi qu’il avait donnée à son peuple. C’est toujours sa volonté : vous avez reçu le message de la bonne nouvelle, cela vous permet de résister aux assauts des faux-dieux et de leurs adorateurs, mais que cette capacité de résistance, que je vous donne, ne vous fasse jamais mépriser les « petits » qui subissent la violence de ce monde de plein fouet. Au contraire, dans leur vulnérabilité et leur humilité, ils sont plus près de moi que tous les violents et que tous les prétentieux.

C’est aux « petits » que Jésus promet le repos, ainsi qu’à nous, dans la mesure où devant Dieu nous nous savons aussi petits qu’eux. Car c’est au fond ce que nous sommes.

 

Amen

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