Protester pour Dieu, protester pour l'Homme

Un regard qui libère

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Luc 19.1-10 et Romains 3.22-24

Nous voilà devant un texte bien connu. Devant un personnage attachant : Zachée, homme de petite taille, mais riche. Faut-il rappeler que ses richesses sont mal acquises, puisque en tant que péager, il a l’habitude de prendre une grande marge pour lui ? Faut-il rappeler que les collecteurs d’impôts au temps de Jésus sont mal considérés par leurs contemporains juifs, puisqu’ils collaborent avec le pouvoir de l’occupant, les Romains ?
D’ailleurs, l’Evangile a été jusque-là sans ambiguïté concernant les riches : « Malheureux vous les riches : vous tenez votre consolation » (6.24). Et Jésus dit lui-même « qu’il est difficile à ceux qui ont des richesses de parvenir dans le royaume de Dieu. » (18.24)
Avide d’argent et donc de pouvoir, Zachée semble pourtant avoir a encore un peu de place dans son coeur pour autre chose que ses richesses !
Il ne sait peut-être pas trop pour quoi, mais il doit avoir l’attente diffuse que ce Jésus pourrait peut-être lui apporter quelque chose. Du moins, il est curieux de ce personnage dont il a forcément entendu parler et dont il veut alors se faire une idée.
Sinon, ferait-il l’effort de monter dans un arbre, au-dessus de la foule, pour mieux voir le personnage arriver, tout en risquant de se ridiculiser ? Commence alors un jeu de regards : un jeu qui consiste à voir et à être vu. Zachée guette Jésus et il le voit arriver. Zachée se trouve regardé par Jésus qui lève les yeux vers lui. Il est vu. Il voit qu’il est vu par Jésus et ce regard le touche en profondeur. Ce regard de Jésus transforme la curiosité initiale de Zachée en révélant et en réveillant chez lui un véritable désir de rencontrer Jésus. Le regard de Jésus est accompagné de l’appel de Zachée par son nom : Zachée ! Dans toute la pensée biblique, nommer quelqu’un est une manière de désigner son être, son identité. Et comment ne pas penser au verset du livre d’Esaïe 43.1 : « Ainsi parle le Seigneur, lui qui t’a créé, Jacob, et t’a façonné, Israël : Ne crains pas, car je t’ai racheté, je t’ai rappelé par ton nom, tu es à moi. »
Jésus regarde et appelle Zachée et ce dernier peut déjà se sentir reconnu. Il ne s’agit plus du Zachée collecteur d’impôts, malhonnête, collaborateur avec l’ennemi, du Zachée du jeu de rôle social, du Zachée connu de tout le monde. Ici, le masque (c’est le sens du mot latin « persona ») tombe et l’homme Zachée se trouve reconnu dans sa quête de sens, sa soif de rencontre. Jésus lui-même souligne son désir de rencontrer Zachée en s’invitant dans sa maison : « Zachée, descends vite ; il faut que je demeure aujourd’hui chez toi ! »
Sous le regard de Jésus, sous son appel la richesse matérielle et le statut social de Zachée passent au second rang. Le désir de Jésus exprimé par l’auto-invitation dans sa maison, permet à Zachée de saisir immédiatement ce qui est essentiel dans sa vie : cette rencontre est déjà en train de lui ouvrir un nouvel horizon. Mais pour que la rencontre puisse avoir lieu, Zachée doit encore descendre du sycomore. L’arbre n’est-il pas aussi son refuge pour fuir les regards de la foule où encore un poste d’observation neutre ? Or, pour embrasser la nouvelle vie qui se pointe déjà à partir de ce premier échange de regards et de paroles, il faut que Zachée abandonne son refuge et sa neutralité. Il faut qu’il se mouille, il faut qu’il s’engage aux yeux de tous en ouvrant les portes de sa maison à Jésus.
Zachée descend joyeux de l’arbre. Il a été déjà rencontré par Jésus, reconnu par lui, la voie est maintenant dégagée de tout obstacle pour que Zachée saisisse l’occasion sans hésiter. Et aussitôt la rencontre le libère de ses fausses richesses. A la différence du jeune homme riche qui dit vouloir suivre Jésus mais qui n’arrive pas à lâcher ce qu’il possède, Zachée veut lâcher ce qu’il possède parce qu’il a trouvé mieux : dans la rencontre avec Jésus il se trouve lui-même et il retrouve les autres. Son cœur est désencombré de son égo et il peut pour la première fois penser aux autres. Ayant reçu abandonnement, par reconnaissance, il veut maintenant donner à son tour sans compter !
Zachée a le profil d’un homme nouveau. C’est le résultat du regard de Jésus sur lui.
En demeurant chez lui, Jésus lui offre la possibilité de se reconstruire.
Nous touchons-là à la notion de salut, mot omniprésent dans nos liturgies chrétiennes, au point que nous en ayons oublié le sens premier. Le mot « salut » vient du latin « salus » qui veut dire « santé ». Etre sauvé signifie étymologiquement être en bonne santé ou plutôt avoir retrouvé la santé. Ce qui suppose qu’on se remet d’une maladie, d’un manque, d’un dysfonctionnement. Jésus dit à Zachée : « Aujourd’hui le salut est entré dans cette maison. » Par la présence de Jésus, Zachée est affranchi de sa captivité par la richesse et le pouvoir. Il est rétabli dans sa relation avec Dieu, et donc aussi avec lui-même et les autres. Ses richesses et sa faute morale ne peuvent désormais plus faire obstacle, car Jésus demeure avec lui, il prend définitivement place dans la vie de Zachée. Rien ne peut désormais le séparer de l’amour de Dieu, dirait l’apôtre Paul. Il n’est même pas question de son péché ni de pardon. C’est acquis. C’est fait. Une nouvelle vie a commencé. L’impact de Jésus dans la vie de Zachée est souligné par le verbe grec « méno », « rester », « demeurer », mais aussi « subsister », « exister ».
Quand j’entends que Jésus « demeure » avec lui, je pense aussi qu’une vie, pour être transformée, a besoin d’un accompagnement patient. Zachée pourrait malgré son expérience fondatrice retomber dans ses travers antérieurs, par le regard des autres sur lui ou l’attrait de fausses richesses. Pour avancer sur le chemin de sa guérison, il lui faut quelqu’un qui l’accompagne, qui le console, qui est patient, quelqu’un qui demeure avec lui et qui lui rappelle constamment qu’il est aimé de façon inconditionnelle de Dieu, qu’il a sa place dans l’histoire du salut au même titre que les autres. C’est pourquoi Jésus poursuit : « Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison, parce que lui aussi est un fils d’Abraham ». Zachée, le marginal, est enfant de Dieu par la seule grâce et par la foi que Jésus a suscité en lui. Le salut est sa réintégration, une bénédiction qui le relie avec la famille de Dieu.
Comment ne pas, en ce jour de la Fête de la Réformation, penser à la vie et à l’œuvre de Luther ! Luther qui était un moine hanté par la question de son salut et qui faisait tous les efforts possibles pour rencontrer Dieu en multipliant les jeûnes, les veilles et les exercices spirituels. Il cherchait Dieu plus que Zachée ne cherchait Jésus ! Mais comme Dieu était venu vers Zachée en la personne de Jésus, il est venu à Luther à travers les Ecritures. Ainsi dans sa méditation de l’Epitre aux Romains, Luther fait une découverte qui transforme sa compréhension de la justice de Dieu. Comme Zachée et les autres collecteurs d’impôts, L’Eglise au temps de Luther était corrompue par l’argent. Sa course à l’argent par le moyen des indulgences pervertissait le cœur du message de l’Evangile, l’annonce du Dieu d’amour qui fait grâce à quiconque se tourne vers lui. C’est pourquoi Luther rédigeait les 95 thèses à l’adresse de l’archevêque de Magdebourg et de Mayence. Il voulait entrer en débat pour réformer son Eglise, captive de fausses richesses (« De la captivité babylonienne de l’Eglise »,
Luther 1520), parce que comme Zachée, Luther avait été transformé par la rencontre avec Dieu. Comme Zachée, cette transformation avait eu pour conséquence un engagement fort au nom de l’Evangile, pour mettre en évidence que la justice de Dieu est pure grâce. En 1517 Luther écrivait : « Nous ne sommes pas rendus justes en accomplissant des œuvres justes, mais, rendus justes par Dieu, nous accomplissons des œuvres justes. »
Nous connaissons la suite de l’histoire : la tentative de Luther d’amorcer un débat pour engendrer des réformes a échouée. L’Eglise était trop profondément compromise par des intérêts matériels. La rupture devenait inévitable et s’est effectivement produite en donnant naissance aux Eglises de la Réforme.
Aujourd’hui, le salut qu’ont découvert Zachée et Luther reste totalement d’actualité. Nous savons ce que cela signifie dans notre société actuelle que d’être jugé à l’aune de ses performances professionnelles, de son pouvoir d’achat, ou combien quelqu’un peut être enfermé par l’étiquetage « ressortissant des quartiers nord de Marseille ».
Oui, à quel point on peut se laisser définir (être captif!) par un rôle social ou l’activité qu’on occupe. Je pense à ce médecin de la compagnie maritime SNCM dont j’ai fait les obsèques. Il a été licencié dans le cadre d’un plan social, et s’est donné la mort par pendaison. Son travail avait été sa vie et il avait été aimé par ses collègues et ses patients. Mais il n’a pas supporté le vide qui s’est ouvert devant lui comme un gouffre de non-sens. Et sa mort ressemble même à une auto-punition, alors qu’il n’y était pour rien. Il avait perdu tout estime de lui-même à cause d’un événement extérieur.
Ici, l’annonce de la grâce peut prendre tout son sens. Elle peut se faire à travers un regard attentif et plein d’amour comme celui que Jésus a posé sur Zachée. Un regard, une parole qui dit : tu es plus que la somme de ce que tu fais, tu es plus que l’image que tu donnes aux autres. Ta valeur est infinie et inestimable, car tu es toi, créature de Dieu, aimé sans condition aucune avec tes réussites et tes échecs, tes atouts et tes défauts.
Il me semble que ce soit le rôle des chrétiens, notre rôle, de ne pas se laisser aveugler par le jeu de rôle social (« persona », le masque), par les richesses et le pouvoir, mais de nous efforcer à voir l’autre, à honorer son désir profond de changement, de rencontre, de sens. Comme le dit Nicole Fabre, aumônier des hôpitaux, dans le numéro de Réforme (27/10/2016, p 13): « Ce regard nécessite d’être sans cesse en chemin nous-mêmes, à l’affut du désir profond de ceux et celles que nous côtoyons, prêts à signifier la rencontre toujours possible avec celui qui nous bouleverse et nous met en route de façon nouvelle. »
Amen.

Dimanche 30 octobre 2016 – Fête de la Réformation Marseille Sud-Est

Infos pratiques

Pasteur Silvia Ill-Kempkes

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