Protester pour Dieu, protester pour l'Homme

A PROPOS DES QUATRE VINGT QUINZE THESES

Eglise de l’Oratoire du Louvre

Le geste fondateur, qui consiste à placarder des thèses provoquant un vif débat public, c’est ce que notre mémoire protestante aime à rappeler en inscrivant aujourd’hui des réflexions paroissiennes sous le signe de Luther. Avant d’énoncer des contributions de membres de la paroisse de l’Oratoire du Louvre à ce projet collectif, il paraît utile de les situer dans une interprétation d’ensemble du monde que nous avons transformé et qui désormais nous entoure : la référence à Luther et au temps de la Réforme n’en paraîtra que plus justifiée.
Nous vivons, avec le sentiment d’une accélération du temps, à la fois la globalisation de l’économie productive et financière, la création continue de nouveaux modes de communication, aussitôt universels, l’affirmation de l’individu, créatif ou résigné, dans un monde où les repères collectifs deviennent fragiles ou disparaissent.
Les contemporains de Luther ont vécu la même accélération, la même ouverture des espaces économiques et culturels, la même inquiétude sur la place et le rôle des institutions face à la vie personnelle. Un mouvement puissant a contesté, jusque dans les instances les plus élevées du pouvoir, l’affirmation conquérante de la liberté d’entreprendre, qui accumule les capitaux et construit des monopoles marchands et financiers indifférents aux frontières, insensibles aux nécessaires équilibres sociaux qui font la vie des peuples : à ceux qui défendaient la responsabilité sans limites de l’entrepreneur dont le succès individuel contribue au bien commun, le courant réformateur opposait une vision normative de l’action, voire une théologie du travail personnel : inutile d’entrer dans un monastère pour accomplir la volonté divine, tous les métiers sont occasion pour l’individu d’affirmer sa liberté créative et sa volonté de justice sous le regard de Dieu. On conçoit aisément que ce parti adopté face à un monde inquiétant et injuste ait rencontré, grâce à l’imprimerie, livres, libelles, feuilles volantes, une pleine adhésion dans toutes les classes sociales.
C’est donc avec un profond optimisme sur l’évolution de nos sociétés, que traversent d’obscures et troublantes nouveautés, que nous souhaitons participer à un débat qui concerne tous les hommes, et d’abord les membres d’une communauté protestante, qui doit tenter d’être fidèle à la protestation, au réveil, à l’action.

 

Quelques propositions

 

A) La Création
En s’ouvrant sur la création du monde, la Bible nous ouvre à l’universel
Les récits de création révèlent que nous sommes des êtres responsables
La nature n’est pas un gisement de profits et de bénéfices
La nature est confiée à l’homme, non pour qu’il l’exploite aveuglément, mais pour qu’il participe à une création continuée
L’homme n’est pas placé au centre de la création, « maître et possesseur », comme le sous-entend le terme d’environnement
L’homme, s’il est la part la plus consciente de la création, doit y œuvrer pour qu’elle vive, comme le lys de l’Evangile qui prodigue gratuitement sa beauté.

B) Identité
Conscients de nos devoirs, nous demeurons des étrangers de passage, et devons nous comporter comme des invités sur cette terre
Chacun a sa place offerte par grâce seule
Chacun est appelé à être un membre actif de l’humanité
Nous refusons tout ce qui fait d’un être humain un objet
Une personne ne se résume jamais à un acte qu’elle a posé
Nous encourageons tout ce qui libère l’humanité des déterminismes
L’Evangile nous engage à rendre une place à ceux qui se considèrent exclus
L’universalité de la Bonne Nouvelle, c’est qu’aucune frontière n’est opposée à nos actions
Nous refusons les clivages qui construisent les identités les unes contre les autres
Nous encourageons ce qui restaure les liens fraternels
Pardonner ce n’est pas seulement remettre le mal causé, c’est d’abord se libérer du mal subi
Jésus-Christ nous a invités à interroger nos identités plutôt que les figer définitivement
Tout ce qui diminue l’être est une forme de violence
La violence n’est pas une manière de résoudre les conflits
Partout où l’être humain est bafoué, torturé, nié, l’Evangile parle en faveur de ce qui fait croître l’être
L’Evangile révèle que, par-delà toutes les identités particulières, c’est l’humanité que nous sommes appelés à développer

C) Singularités et universel
Sans être effacées, nos singularités nous donnent accès à l’universel de l’humanité, dont nous reconnaissons en Jésus Christ l’incarnation
Face à toute forme de totalitarisme, l’Evangile affirme la liberté de l’individu
Face à toute forme de tyrannie, l’Evangile restaure la valeur de la personne
L’autre, celui qui se présente à moi, n’est pas d’abord une menace, mais une surprise
L’angoisse que provoque l’altérité peut être vaincue par la découverte et l’acceptation de sa propre identité
Les différences religieuses, ethniques, sexuelles ne sont des menaces pour l’identité de personne
L’altérité est source de rencontres qui nous font cheminer
Nous sommes appelés à encourager l’altérité et non à la gommer
Le prochain, par la dignité qu’il porte en lui, élargit mon horizon
Chaque visage est une rencontre possible du divin
La fraternité avec mon prochain est une œuvre qui répond à la grâce de l’être, car l’homme est une espérance de Dieu
C’est l’amour du prochain qui permet l’éclosion des talents personnels
Aimer notre prochain, c’est le regarder comme un être unique et digne, ce qui implique de ne rejeter ses différences a priori

C) Liberté et responsabilité
C’est notre liberté que d’être responsables du monde qui nous entoure
Nous sommes aussi responsables de notre histoire personnelle et collective
Entretenir la mémoire, ce n’est pas s’asseoir sur les fauteuils du passé, mais accepter que l’histoire nous lance des défis pour le temps présent
La vérité ne se décrète pas, elle est le fruit d’une recherche incessante
Se déclarer protestant, ce n’est pas se déclarer « juste », c’est découvrir que nous sommes autorisés à nous mettre en marche
La spiritualité nous révèle de quelle manière nous sommes personnellement capables d’être bâtisseurs d’un monde plus juste
Chaque aspect de la vie quotidienne peut devenir l’occasion de prendre soin de l’autre et de construire le lien social
Avoir la vie en abondance signifie que l’Evangile aide chacun à être tout ce qu’il peut devenir

D) Religion
La religion est une mise en forme de notre espérance
Le lien avec ce que nous ne voyons pas est au cœur de toute existence, qu’elle le veuille ou en refuse l’idée
L’Evangile est une terre d’accueil
L’Evangile n’est pas une possession des Eglises
L’Evangile peut se dire en tout lieu
La Bible est un livre qui nous permet d’entendre la parole de Dieu, mais la parole de Dieu ne saurait se résumer aux textes bibliques
La Bible a fourni des valeurs fondatrices à notre société
Défendre nos convictions est un devoir, avant même que se définissent des droits
La foi ne s’impose pas, elle est suscitée par chaque rencontre avec ce qui est fondamental
Croire est une dynamique
La liberté s’exprime dans le rassemblement de femmes et d’hommes de toute origine et de toutes différences
Les femmes et les hommes libres qui répondent à l’appel à la vie constituent l’Eglise
L’Eglise véritable transcende les Eglises particulières
L’Eglise est chargée d’annoncer la bénédiction de Dieu, mais elle n’en est pas dépositaire
C’est dans une confiance partagée que les croyants proclament l’Evangile et progressent dans l’étude et la compréhension des textes
Nous reconnaissons que d’autres religions que le christianisme peuvent être des chemins de foi vivables
La laïcité permet à nos convictions d’être respectées au même titre que celles qui sont issues d’autres traditions religieuses
Les dialogues interreligieux sont un élément central de notre manière de vivre

F) Penser l’avenir
La prédication de Jésus-Christ est traversée par le souci de parler le langage de ses contemporains
Dans un monde où dominent le présent et l’urgence, il convient de répondre aux attentes de nouveaux publics, de susciter les interrogations, de répondre aux préoccupations
La liberté s’inscrit dans un mode d’action propre à chacun
Tous les êtres humains, sans exception, sont potentiellement des agents de l’Evangile
Nous voulons œuvrer pour assurer chacun de sa capacité à être un agent de l’Evangile, dès le plus jeune âge
Le numérique permet aujourd’hui de diffuser les textes, de tisser des réseaux, de sortir des cadres tout faits et par conséquent, d’ouvrir le dialogue, jouant le rôle qui fut celui de l’imprimerie au XVIème siècle
Les projets de monopole traduisent des désirs de toute-puissance
Nous contestons toutes les tours de Babel qui veulent uniformiser le monde, le globaliser
Nous soutenons l’économie ouverte au monde, au service des projets humains
La finance est au service de l’économie qui sauve l’homme de son isolement
L’écoute constructive et le respect des différences peuvent contribuer à répondre aux crises d’aujourd’hui, qui, par de-là l’économie, relèvent autant du spirituel que de la culture
L’Evangile a besoin d’agents passionnés, nous devons réveiller la foi partout où elle est sclérosée
Etre protestant, c’est demeurer curieux des choses et inventer des paroles fraternelles, confiantes dans la dignité et la qualité des êtres

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