Protester pour Dieu, protester pour l'Homme

Citoyens d’un autre monde

Retour à toutes les actions

Marc 16,4-7 et Matthieu 5,1-16

Si l’on me disait que le monde devait se finir demain, j’irais planter un pommier… On attribue souvent cette phrase au réformateur Martin Luther. En réalité, cette phrase n’apparaît pas dans les écrits de Luther : on la trouve pour la première fois parmi les chrétiens de l’Église allemande, au début des années 1940, au creux le plus noir, le plus terrifiant de l’histoire en marche. Une phrase qui dit que le monde semble finir, et pourtant qu’il reste la place pour une décision. Une décision folle, inutile aux yeux du monde, dérisoire et même risible. Pourquoi se donner la peine d’aller planter un arbre dont on ne verrait jamais les fruits, dans un monde qui s’achève ? Pourquoi se donner la peine de vivre, alors que la mort s’annonce inéluctable ?

La désespérance, le manque d’avenir, c’est le tissu même de l’histoire de Pâques. Fin de l’histoire d’un homme sur terre, fin d’un immense espoir qui avait été placé en lui, mort du Messie, mort de Dieu. Et la question se pose : à quoi bon ? à quoi bon tous ces espoirs que ses disciples avaient placé en lui ? à quoi bon le chemin sur lequel ils l’avaient suivi ? à quoi bon continuer à croire, alors que tout disait que la fin était venue ? c’était bien la fin d’un monde, la fin de la proclamation de ce Royaume de Dieu que cet homme singulier était venu porter. Fin du Royaume, fin d’un monde. Tout semblait fini.

Et pourtant tout commence. « Il n’est pas là, il vous attend. » Il vous attend, sur les routes de Galilée, sur les chemins déjà parcourus ensemble, à l’écho de sa voix, au souvenir de ses actes, dans le deuil et la tristesse. Il vous attend, là où vous l’avez déjà connu, mais où vous n’aviez pas encore compris. Il vous attend, porteurs de votre douleur, et pourtant toujours en vie. Un monde est bien fini : celui de la tranquillité, de la certitude, des souvenirs sereins. C’est un chemin qui s’ouvre, chemin exigeant et nouveau. Exigeant, parce qu’il n’y a rien de plus douloureux que de consentir à abandonner des certitudes. Au fond, nous préférons un corps mort, dans la certitude que tout est fini, plutôt qu’une absence qui nous force à risquer un pas sur un chemin nouveau.

Nous sommes convoqués par un Christ absent. La pierre a été roulée et cette nouvelle incroyable est parvenue jusqu’à nous : il n’est plus là. Il vous attend. Ce serait tellement plus simple de se recroqueviller sur l’absence, et pourtant ce n’est pas ce qui nous est confié. Il ne veut pas de nous attroupés autour du tombeau vide, il nous veut sur les routes. Il nous veut en chemin. Il nous veut prenant des décisions. Il nous veut plantant des pommiers…

On appelle ça l’espérance

On appelle ça l’espérance… Or, chose curieuse, pas une seule fois, dans aucun des quatre évangiles, Jésus ne prononce le mot « espérance », pas une seule fois il ne nous dit d’espérer.

Pour quelle raison ? Je risquerai une idée ce matin : il ne s’agit pas d’espérer, parce que notre espérance s’est déjà réalisée. Avec Jésus, le Royaume de Dieu s’est déjà rendu proche. L’espérance, ce n’est pas un devoir, une obligation morale, un but à atteindre. Il s’agit plutôt de se laisser travailler par quelque chose qui s’appelle l’espérance… et qui nous vient d’ailleurs, qui nous est donnée. En un mot, l’espérance est ce qui vient nous ressusciter. Il serait absurde que Jésus nous ordonne « ressuscitez-vous ! » : il est évident que personne ne peut « se » ressusciter. Il est tout aussi absurde, au fond, de penser que nous pourrions, par nous-mêmes, espérer…

L’espérance reste et restera un combat mené pour nous, un cadeau, un travail de la grâce en nous, contre tout ce qui nous dit « à quoi bon ? » Le monde tel qu’il est, toujours sur le point de finir, et nos vies telles qu’elles sont, toujours encombrées de peurs et d’angoisses plus ou moins avouées, nous disent en permanence : « à quoi bon ? » Et c’est pourtant bien dans ce monde-là, dans nos vies telles qu’elles sont, que le Seigneur ressuscité nous envoie. Malgré ce « à quoi bon », une espérance nous est donnée.

Trop mignon, trop sympa

Mais ça a l’air encore trop gentillet, trop mignon, trop sympa, trop facile… alors que c’est une extrême exigence et que, peut-être, bien peu iront jusqu’au bout de ce chemin…

C’est qu’il s’agit de consentir à laisser mourir quelque chose. Il s’agit de consentir à la mort de quelque chose.

On m’a raconté que dans le Poitou, il y a trois identités possibles : on peut être catholique, ou protestant, ou… « rien ». Quand on dit de quelqu’un, « lui, il est rien », ce n’est pas nier son existence, mais simplement dire qu’il ne se reconnaît ni catholique, ni protestant, et on entend bien tout le poids de l’histoire qui se joue là, histoire souvent tragique et dont les traces n’ont pas disparu. Mais je voudrais vous faire entendre ce matin que c’est bien de cela qu’il s’agit quand on parle de Pâques. Consentir à devenir « rien ». A ne plus mettre son identité dans une culture, fut-elle religieuse, dans un vêtement, fut-il convenable, dans un rôle à jouer, fut-il respectable. Toutes ces choses ne sont, au regard de Pâques, qu’identités de surface, identités mortifères, car elles nous enferment dans des choses, des croyances, des certitudes. Et ces choses nous éloignent de la véritable signification du tombeau vide. Devant le tombeau vide, nous sommes appelés à nous dépouiller, nous aussi, de toutes nos identités de surface. Toutes. Jusqu’au plus respectables. Surtout les plus respectables. Ce que vous êtes aux yeux du monde, ce que vous êtes à vos propres yeux, là n’est pas ce qui est véritablement vivant devant Dieu. Pour partir sur les routes de Galilée comme le Christ nous y invite, il faut consentir à mourir à tous nos oripeaux, tous nos uniformes, pour partir, dépouillés de tout. Ne plus pouvoir compter sur toutes ces choses, ne plus pouvoir croire qu’on peut se sauver soi- même, voilà le passage, effrayant, qui se joue à Pâques. Que quelque chose meure… Et il est légitime d’avoir peur, lorsque nous sommes dépouillés de tout ce qui faisait notre vie ordinaire, il est légitime de se demander, et de demander à Dieu : est-ce qu’il restera quelque chose ?

Non. Il ne restera pas quelque chose. Il reste… la vie. La véritable vie.

Il s’agit d’être vivants, vivants d’une autre vie. Une autre vie que celle proposée par la logique du monde. Dans la logique du monde, pour se sentir vivant, il faut consommer, il faut profiter, il faut avoir, voire se gaver, de tout, de nourriture, de possessions, de connaissances, et surtout d’expériences, et d’oripeaux multiples qui font que nous nous sentons être quelque chose. Le mot d’ordre c’est « profiter ». Profiter de la vie tant qu’elle dure, pour oublier peut- être qu’elle ne durera pas. Ce n’est pas la logique du Royaume de Dieu.

Vivant

Être vivant, dans le Royaume de Dieu, c’est laisser se creuser en soi un espace pour qu’advienne autre chose. Ce creux, cette béance, ne relève pas de notre contrôle ni même de notre volonté. « Vivant » signifie ouvert, disponible. « Vivant » désigne cette part de nous où niche ce qui n’est pas là, et qui pourtant nous fait vivre… C’est ça, la résurrection. Ce n’est rien d’autre qu’une vie nouvelle qui vient se nicher en nous. Ça ne relève pas de la volonté. Ça relève d’un cadeau.

Et c’est ainsi que nous pouvons entendre les béatitudes en ce matin de Pâques, comme un récit extraordinaire de cette vie que nous sommes appelés à vivre, ressuscités comme le Christ. Vivants d’une véritable vie… Il est passé pour nous à travers la mort, et il nous attend de l’autre côté, et voilà comment on vit de l’autre côté, et voilà comment nous pouvons nous aussi vivre, dès maintenant, déjà citoyens de cet autre monde où il nous attend…

Vivants ! Heureux, bienheureux, car vivants !

Vivant, le pauvre en esprit, qui sait que se creuse en lui le creux du désir d’autre chose, celui qui n’est pas plein de lui-même, celui qui n’est pas gavé de tout… Vivant : le Royaume des cieux est à lui, celui qui ne triche pas sur son identité, qui ne cherche pas à paraître meilleur que le voisin, celui qui ne reste pas figé sur l’image qu’il offre au monde, mais qui a au cœur de sa vie un espace où quelqu’un vient le rejoindre dans ce qu’il a de plus déglingué, de plus sombre, de plus cassé. Celui qui se laisse rejoindre et relever, comme les péagers, les prostitués et les déglingués de la vie ont été relevés par Jésus. Heureux celui-là…

Vivant, l’affligé, celui qui attend d’un autre une consolation, une espérance.

Vivant, le doux, celui qui ne souhaite pas la toute-puissance et ne fait pas semblant. Celui-là aura la terre en partage, celui-là est le citoyen d’un Royaume où il n’est pas besoin de prendre de force pour être quelqu’un, pour exister.

Vivants, ceux qui ont faim et soif de justice, car tant qu’ils auront faim et soif, ils seront attentifs à la faim et à la soif des autres, et ils chercheront ensemble, ils travailleront ensemble, toujours en recherche, toujours en désir de justice, toujours en marche.

Vivants, ceux qui ne mettent leur véritable confiance, leur véritable vie, qu’en Dieu, car ils le verront.

Vivants, ceux qui vivront véritablement de cette vie. Chemin exigeant, difficile. Car il exige de ne pas mettre notre fierté dans nos identités de surface, mais en Dieu seul, dans ce qu’il a fait pour nous, dans la vie véritable qu’il nous offre. Ce lien entre Dieu et moi est la vérité de ma vie. Il est plus solide, plus digne de confiance que tous les uniformes qui encombrent ma vie. Pour nos frères et sœurs chrétiens persécutés pour leur foi, et qui au cours des âges ont pu résister, jusqu’à aujourd’hui, c’est ce lien-là qui importe plus que tout, la confiance toujours réaffirmée, toujours vécue à nouveau, jusqu’au plus noir de la guerre et de la mort. Malgré tout. C’est cette foi-là qui nous est offerte à Pâques. Cette foi qui démasque tous les « à quoi bon ». Malgré tout. C’est cette vie-là qui nous est donnée, citoyens d’un autre monde.

Pâques, c’est un faire-part de naissance pour tous les chrétiens. Aujourd’hui, c’est nous qui naissons ! Et plus personne n’a le pouvoir de nous condamner à mort. Parole de vie dans un monde qui ne peut pas l’éteindre, qui ne peut pas la mettre à mort.

Il n’est pas là, il vous attend : allez… allez planter un pommier…

Amen

Pâques 2016, Niort

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