Protester pour Dieu, protester pour l'Homme

Nous sommes l’arc

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Marc 10.13-16 Philippiens 4.4-7 Jean 15.1-11

Quand un couple de la communauté vient me demander le baptême ou la présentation de son dernier-né, cela me fait toujours plaisir, bien sûr, et cela me semble naturel, logique, dans l’ordre…

Mais lorsqu’il s’agit d’un couple inconnu qui passe la porte de cette Eglise pour demander un baptême ou la bénédiction de son couple, là je me demande toujours « Mais pourquoi ? Qu’attendent-ils, de moi, de l’Église, de Dieu ? ».

Ils souhaitent que leur enfant entre dans la famille des enfants de Dieu, certes. Mais nous sommes tous, de toute façon, les enfants de Dieu, alors… quelle différence ? Quelle différence attendent-ils de ce baptême ou cette bénédiction, de cette marque d’appartenance à cette étrange et très diverse communauté qu’on appelle ‘les Chrétiens’ ?

Juste un petit plus culturel, éducatif, moral ; une ouverture sur des valeurs qu’on reconnaît au christianisme, peut-être particulièrement au protestantisme, et auxquelles on tient ? Une sorte d’assurance de ne pas avoir négligé le spirituel, dans le meilleur qu’on veut offrir à son enfant ou pour son couple ? Ou bien plus ?

 

Parfois ces couples citent ce beau  texte de Kalil Gibran sur les enfants, et cela apporte peut-être une réponse très fine :

 

Et une femme qui portait un enfant dans les bras dit :

« Parlez-nous des Enfants. »

Et il dit :

« Vos enfants ne sont pas vos enfants.

Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même.

Ils viennent à travers vous, mais non de vous.

Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

 

Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.

L’Archer voit le but sur le chemin de l’infini, et Il vous tend de sa puissance pour que ses flèches puissent voler vite et loin.

Que votre tension par la main de l’Archer soit pour la joie ;

Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime l’arc qui est stable.

 

Nous, quand nous sommes parents, nous ne sommes que des arcs.

Des intermédiaires. Entre l’archer et les flèches. Et nous confions nos flèches, nos enfants, à l’archer, sans savoir dans quelle direction Il les enverra… Nous faisons même plus que confier nos enfants : nous les offrons.

Et les pasteurs, c’est sans doute pareil : juste des intermédiaires entre l’archer et les flèches… Entre l’Évangile et nos catéchumènes, par exemple. Dommage qu’on soit si maladroits ! Parce que, parents ou pasteurs, nous prenons un risque en nous adressant à cet Archer-là, parce que Lui voit le but, sur le chemin de l’infini, et que ce chemin, qui peut-être s’appelle la foi, est bien plus qu’une culture, une éducation, une morale ou des valeurs. Il crée, vraiment, une différence.

Pour essayer d’y voir plus clair, je vous propose de compléter notre première lecture par celle-ci, qui invite à prier sans cesse : Philippiens 4.4-7

 

Alors, quelle différence ? Quelle différence crée la foi ?

Il y a quelques temps déjà, sur une radio, j’écoutais le dernier découpage inventé par les publicitaires pour classifier la population. C’est-à dire la clientèle. Ils avaient trouvé que la population française se subdivisait en cinq groupes :

– Les dogmatiques, qui ont une idée très claire et définitive de comment les choses doivent être et être pensées, et qui s’opposent à tout ce qui change ou diffère ;

– Les médiamorphes, dont le rêve est de faire partie des gens célèbres, des « people », ne serait-ce qu’un jour, et qui, pour cela, savent qu’il faut passer à la télé, et avoir beaucoup, beaucoup d’abonnés sur Twitter, c’est le critère ;

– Les hédonistes, qui, un peu comme dans un jeu de rôles, cherchent à se constituer un petit monde heureux, préservé, à eux, avec une trajectoire favorable au sein d’une société perçue comme dangereuse, et d’un monde devenu menacé ;

– Les normaux, qui souhaitent avant tout être et rester conformes aux normes sociales, en agissant toujours de la façon qu’on attend d’eux ;

– Les terre-à-terre enfin, qui veulent sécuriser leur situation, aussi bien matérielle que relationnelle, parce qu’ils la sentent fragile, et qui sont pour cela dans une logique permanente de donnant-donnant, prêts par exemple à voter, mais à condition que cela leur rapporte directement quelque chose.

 

Alors je me suis demandé à quelle catégorie je me rattachais, moi, et nous, les chrétiens.

Je ne sais pas si vous vous êtes reconnus dans l’une d’elle ? Mais moi pas. Aucune. Sans doute parce que toutes sont centrées sur la préoccupation de soi-même, sur l’amour de soi ; aucune n’est tournée vers autre chose, c’est-à-dire plus important ou plus grand que soi.

Peut-être est-ce représentatif de la population française. Ou de l’époque. Je ne sais pas… Sans doute n’est-ce qu’une vision réductrice de publicitaires. Je l’espère !

Mais en tous cas cela n’est pas représentatif des croyants. Peut-être ne sont-ils justement qu’une petite minorité ?

 

Et qu’elle est là, la différence !

Dans le fait décisif de ne pas être centré sur soi-même. On peut appeler cela l’amour, l’amour universel, ou l’amour du prochain, le fameux agapé du Nouveau Testament ; et c’est quelque chose qu’on peut trouver dans l’Evangile.

Alors lisons un troisième et dernier texte, sur la fameuse image de la vigne et de ses rameaux : Jean 15.1-11.

 

Cette vigne, c’est un peu comme l’image de l’arc, de l’Archer et de la flèche. Quand Jésus parle des rameaux qui sont en lui, et que Dieu, son père, taille, on ne sait pas très bien s’il parle de lui-même ou de ceux qui croient en lui. Et tant mieux. Parce qu’il y a une continuité entre Dieu, Jésus, nous-mêmes, et les fruits que nous portons. Comme il y en a une entre l’Archer-Dieu, les arcs-nous-mêmes, et les flèches nos enfants, nos catéchumènes, nos fruits.

 

Hors de la vigne, nous ne portons pas de fruits, nous sommes bons à être jetés et brûlés comme du bois sec ;

Coupés du lien essentiel avec Celui qui nous a voulus et qui nous accompagne, nos fruits sont dérisoires ;

Greffés au contraire sur ce lien essentiel, sur la vigne, nous sommes étonnés des fruits qui apparaissent.

 

Mais quel est donc ce lien, cette greffe ?

Précisément ce que les parents souhaitent pour leur enfant : qu’il soit aimé, et qu’il sache aimer. C’est le cœur de la foi. La foi qui n’est pas une croyance, ou une pratique, mais une relation de confiance, cette relation d’amour personnel avec Dieu.

Pas un amour sentimental ou amoureux, ni même filial, mais intime, au fond de soi, de connaissance mutuelle, de confidences, d’échange, de mise à nu, d’appels, de complicité presque, entre soi et Celui qu’on ne voit pas, ni n’entend, mais qui parle pourtant, qui parle en silence, qui parle dans le silence, mais dont le murmure éclaire notre regard, nos choix et nos gestes.

 

Parle-t-il vraiment ? L’entend-t-on vraiment ?

Oui. Mais l’écouter s’apprend.

Cela s’apprend en commençant par faire, nous-même, silence ; en commençant par, nous-même, nous arrêter. Nous arrêter, nous isoler, être avec soi-même – il n’est même pas interdit de s’agenouiller – et, dans le silence, tout dire : notre colère, nos peurs, notre solitude, nos remords, nos découragements peut-être, notre reconnaissance aussi, nos besoins et nos espoirs, nos inquiétudes pour nos proches, pour nos amis, pour notre travail, notre souci du jour à venir, avec sa part d’incertitudes, d’inconnu, et de fatigue.

Et pourquoi pas, dire aussi l’émerveillement d’être en vie, d’être heureux, d’être amoureux, d’être accepté, d’être aimé…

Tout dire, pour tout confier, tout remettre entre ses mains, dans le silence, et insister, insister jusqu’à ce que, tout à coup, un poids disparaisse à l’intérieur de soi, l’étau intérieur se desserre, et que, tout à coup, on se découvre libéré, léger, taillé peut-être, mais confiant, en paix…

Et le plus souvent, éclairé : au clair sur une décision à prendre, sur une attitude à avoir,

prêt à demander un pardon, prêt à donner un pardon,

prêt à affronter une situation ou une rencontre difficile ;

au clair sur soi-même, sur la direction à suivre, sur la conduite à tenir.

Léger. Confiant. En paix. Une paix qui, comme dit Paul, dépasse tout ce qu’on peut imaginer.

Enveloppé d’un amour qui nous pénètre et se propage bien au-delà de nous. Un amour dont nous comprenons qu’il nous relie directement et fortement à tous nos proches, puis au-delà à toute l’humanité, et finalement, à notre propre  étonnement, à l’univers entier.

 

Aimé. Reconnu. Confiant.

Alors nous devenons l’arc. Ou le rameau de vigne.

Un arc Puissant, parce qu’offert, disponible à la main de l’Archer ;

un rameau porteur de fruits, parce qu’offert, disponible aux mains du vigneron.

Aimés de Dieu, entrés dans ce dialogue personnel et silencieux avec Dieu, confiants, nous devenons l’arc parfait ou le rameau de vigne généreux :

pour nos enfants, et pour d’autres,

pour les projeter vers le but, à l’infini,

pour leur permettre, à leur tour, de porter du fruit…

 

Amen

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