Protester pour Dieu, protester pour l'Homme

Qui a peur de la vieillesse ?

Eglise du Canton de Lusignan

  1. – Formulation thématique

Aux temps bibliques, on respectait celles et ceux qui étaient «rassasiés de jours». Aujourd’hui nous sommes à l’opposé d’une telle vision : ce qui est magnifié, c’est la jeunesse, y compris quand on est âgé  (voir le discours sur les «seniors»). La vieillesse est considérée comme une charge pour la société, elle fait peur, on en parle en termes de dépendance. La Bible nous conduit-elle à poser un regard particulier sur les rapports entre générations ? Sur les personnes très âgées ? Sur celles « en fin de vie » ? Quelques références bibliques pour réfléchir : Genèse 25, 5-11 / Exode 20, 11 / Psaume 90, 1-12 / Ecclésiaste 11,9 – 12,8 

  1. – Parcours

La Fête d’église du dimanche 9 mars 2014 à Saint-Sauvant était consacrée au thème Á propos de la fin de vie. Le docteur Béatrice BIRMELÉ a présenté la résolution adoptée par le synode national de l’Église Protestante Unie de France en 2013 à Lyon. Un second débat a été mené le lundi 26 mai 2014 à Lusignan par le professeur Roger GIL, directeur de l’Espace de réflexion éthique de la Région Poitou-Charentes. Il a présenté le document Contribution au débat sur la fin de vie. Les cultes du 27 juillet, 3, 10 et 17 août ont porté sur la vieillesse et les générations. Et enfin, la Fête de la Reconnaissance du dimanche 5 octobre 2014 à Rouillé a eu pour thème Jeunes et vieux. La Bible nous conduit-elle à poser un regard particulier sur les rapports entre les générations ? La réflexion de cette dernière étape du parcours a été introduite par le pasteur Roland POUPIN.

Aidés par ces apports prestigieux et stimulants, nous avons mené nos réflexions, dont nous présentons la teneur et les grandes lignes.

  1. – La vieillesse

Quand on constate  la dégradation des capacités physiques et mentales chez des personnes âgées, on peut la redouter pour soi-même. Cela semble pénible ou insupportable. On peut se sentir mal à l’aise en présence de personnes âgées dont les forces diminuent, alors qu’on les avait connues encore pleines de vie. Par ailleurs, on voit moins les personnes âgées, parce qu’elles sont regroupées dans des institutions adaptées. C’est une séparation entre la vie normale et la vie en maison de retraite.

Abraham n’a pas connu une telle séparation, semble-t-il. Il partagea ses biens et sa vie avec les siens. Puis il mourut après une heureuse vieillesse, selon Genèse 25, 5-11. Il était rassasié de jours. Belle expression ! Les personnes âgées des Temps Modernes qui sont écartées risquent de se sentir inutiles. Face à de telles perspectives, on comprend les appréhensions.

Est-ce que la Bible nous conduit ou non à poser un regard particulier sur les personnes âgées ? Un des Dix Commandements dit : Honore ton père et ta mère afin de vivre longtemps dans le pays que l’Éternel ton Dieu, te donne. (Exode 20, 11) Ce Commandement dépasse notre thème, car il se situe dans le contexte de l’Alliance de Dieu avec son peuple. Il s’agit de recevoir la bénédiction de Dieu, de la vivre et de la transmettre de génération en génération. Cependant, ce Commandement prône le respect des enfants pour leurs parents. Cela implique aussi le temps où les enfants sont adultes et leurs parents sont âgés. L’Alliance de Dieu les prend en compte et les protège.

La Bible nous invite à porter sur les personnes âgées le regard dont Dieu luimême donne l’exemple. Le Décalogue les intègre dans l’Alliance. Le regard de Dieu change les perspectives. Mille ans sont pour lui comme un jour, et la durée d’une vie humaine passe vite. (Psaume 90, 1-12) L’immensité des perspectives bibliques nous amène à prier : Seigneur, enseigne-nous à bien compter nos jours, afin que notre cœur parvienne à la sagesse. Il ne s’agit pas d’additionner les jours, mais d’apprécier leur juste valeur intrinsèque.

L’Ecclésiaste écrit : Si un homme vit longtemps, qu’il se réjouisse pendant toutes ces années. Donc aussi pendant les années de la vieillesse ! Mais  il ajoute que la poussière retourne à la terre et l’esprit à Dieu. (Ecclésiaste 11,9 ; 12, 8) Si le regard de Dieu ne relativisait pas la vie et la vieillesse, ce sera la mort qui s’en chargera ! En effet, la Bible propose un regard particulier sur les personnes âgées. Elle leur donne un statut, un rôle et des perspectives. Car c’est bien leur génération qui relie les autres.

La Bible remplace la question Faut-il avoir peur de la vieillesse ? par : Peux-tu la recevoir avec reconnaissance ? Car l’espérance habite et transcende la vieillesse.

  1. – Les lignées entre générations

Abordant le thème des générations, on pense aux enfants, parents, grandsparents  – et aux attitudes, aux comportements, à la solidarité sociale. Mais qu’y a-t-il à la base des rapports entre générations ? Derrière les attitudes et comportements opèrent des forces qui remontent dans le temps – ou descendent à travers plusieurs générations.

Le sens du mot génération est l’action de créer, – ce qui renvoie à la reproduction. Chaque nouvelle génération est la reproduction des précédentes, qui lie intrinsèquement les unes aux autres indépendamment des facteurs extérieurs. Par exemple, beaucoup de celles et ceux qui ne connaissent pas leurs ancêtres se mettent tôt ou tard à les rechercher. On peut être éloigné de ses ancêtres par divers facteurs extérieurs : l’éducation, l’adoption dans une autre famille, ou son parcours. Néanmoins, même inconnus, les ancêtres demeurent… les ancêtres !

Genèse 4 : 15-26 décrit les lignées généalogiques de Caïn et de Seth. Ces lignées sont distinctes de façon significative. Après avoir tué son frère Abel, Caïn est écarté. Ce passage fournit quelques traces de lui et de sa descendance. Elles ont une teneur anthropologique. Que fait Caïn ? La réponse biblique est ambiguë. Caïn engendre et construit Hénoc. Hénoc est à la fois le nom du fils de Caïn et le nom de la ville qu’il construit. L’ambiguïté suggère que Caïn se reproduit non seulement en son fils, mais aussi dans sa ville. La fortification manifeste sa crainte. Caïn s’enferme lui et sa progéniture dans une destinée conditionnée.

Le livre de la Genèse suit la descendance de Caïn jusqu’à sa sixième génération. C’est une métaphore de la Cité humaine séculariste, sans Dieu. Caïn inaugure une lignée de générations qui reproduit et multiplie le mal. C’est le propre de la transmission. Chaque génération transmet plus que des gènes biologiques. Comme la rancune de Caïn qui traverse des générations. Sa vengeance valait sept mesures. Cinq générations plus bas, Lémek en revendique soixante-dix-sept ! Dès lors, le texte ne suit plus la succession des générations issues de Caïn.

La Bible revient sur Adam, qui a un autre fils, Seth. Cette lignée s’ouvre à d’autres perspectives. Seth inaugure une nouvelle généalogie. Son fils est appelé Énosh. C’est alors que l’on commença à faire appel au nom de l’Éternel. L’humanité reprit conscience de Dieu et se mit à le chercher. Hénoc et Énosh sont des cousins diamétralement contrastés. Hénoc représente la génération de l’humanité qui multiplie le mal, qui s’enferme avec ses craintes – et Énosh celle qui s’ouvre à l’espérance, qui renvoie à Jésus. C’est une métaphore de l’histoire spirituelle de l’humanité à travers les générations successives. D’un côté, une humanité déchue, de l’autre, celle qui cherche Dieu. Deux lignes antagonistes traversent simultanément les générations qui se succèdent. Elles nous traversent.

L’Évangile prend ici son sens. Dieu incarné, Jésus est né dans une lignée de générations pleinement vécue. Ressuscité, Il a inauguré une nouvelle génération !

  1. – Les rapports entre générations

Les rapports entre générations concernent la famille et la société. Les générations sont les grands-parents, les parents, les enfants. Mais aussi l’ensemble des personnes ayant à peu près le même âge à la même époque.

Par exemple, le centenaire de la Grande Guerre nous rappelle comment la génération de l’époque fut marquée par ce terrible conflit. Pendant les années 20, on fit la fête jusqu’au krach de 29 et la montée des totalitarismes. Puis, la Guerre de 39-45 marqua la génération de son époque. Celle de la reconstruction mit sa confiance dans le progrès technique et économique. Les enfants du babyboom aspiraient à une culture de liberté, de paix et de bonheur. Cette génération fit la fête pendant les années 60. Mais cette fête fut gâchée par une succession de crises économiques. Á présent se pose la question de savoir quelles conditions de vie notre génération laissera aux suivantes.

Les Écritures qui nourrissent notre réflexion théologique relient deux dimensions de ce thème. La première dimension concerne la filiation, portant sur la famille. Et la seconde est sociétale, portant sur les contemporains. La généalogie de Jésus selon Luc remonte le temps depuis Jésus jusqu’aux origines. Elle aboutit à Adam, le fils de Dieu. (Luc 3:37) Le récit de Genèse présente Adam comme créature. (Genèse 1:26-28) Dieu le façonne et lui insuffle vie. Mais par la version de Luc, les Écritures présentent aussi le schéma d’une filiation entre Dieu et Adam.

Que disent-elles au sujet des rapports entre générations ? Que cela a mal tourné entre Adam et Dieu. Le récit des origines relate un conflit  entre générations. L’humanité semble condamnée à mal vivre les rapports entre générations.

Mais ce n’est que la moitié de l’histoire théologique sur ce thème. Car Adam ne fut pas vraiment fils de Dieu. Il y en a qu’un seul : Jésus-Christ, le nouvel Adam. (Romains 8:14-17, 28-39) L’Évangile annonce que Dieu a engendré dans notre humanité Celui qui remplace l’ancien Adam. Jésus est le Fils unique de Dieu. Cela implique une nouvelle génération autrement distincte. (I Corinthiens 15:20-28)

Ce survol des grandes lignes trace les contours d’un parcours théologique plein d’espérance.

Répondant aux conflits entre parents et enfants, entre les générations, les Écritures inspirent de l’espoir. Car en Christ, Dieu est intervenu de façon salutaire!

  1. – La solidarité entre générations

En Europe, quatre salariés soutiennent un retraité. Mais la situation économique subit de fortes pressions. Selon l’évolution démographique on prévoit qu’en 2050 il y aurait deux salariés pour un retraité. Les vieux seront-ils un fardeau pour la société ? 86 % des personnes disent Non ! L’attitude générale est donc solidaire.

L’accroissement de la pression fiscale pourrait modifier les attitudes. Et le spectre d’une banqueroute pèse comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Comment gérer les rapports de solidarité entre générations ? Notre réflexion sur la solidarité concerne les adultes salariés d’un côté et les retraités de l’autre. Y a-t-il une théologie pour nous inspirer ? Le mécanisme social qui est en place nous introduit lui-même sur la piste de la solidarité. Les rapports n’auraient pas de sens sans solidarité. En effet, la solidarité est un vrai thème théologique.

L’histoire de Naomi et Ruth peut être une belle illustration pour introduire une théologie de la solidarité entre générations. (Ruth 1:19-2:6) Naomi était une femme âgée et Ruth une travailleuse. Après le décès de son mari, Naomi resta avec ses deux fils et leurs épouses – quatre adultes pour soutenir la retraitée. Les fils moururent aussi. Restaient les deux épouses pour soutenir Naomi. La situation était passée de quatre à deux personnes actives pour soutenir une personne âgée. C’est une miniature de la situation que nous vivons globalement. Elle est intenable. C’est pourquoi Naomi s’en va. Elle ne veut pas peser sur ses deux belles-filles. Cette attitude est fréquente chez les aînés qui ne veulent pas être à la charge de leurs enfants. La suite de l’histoire évoque un mécanisme de solidarité. Dans l’Israël de l’époque, les pauvres avaient le droit de glaner derrière les moissonneurs. Ce système de solidarité permettait à Ruth de soutenir sa belle-mère âgée. Ce système astucieux aide à subvenir aux besoins des nécessiteux et permet d’éviter la perte des épis tombés à côté.

Ce système est intéressant d’un autre point de vue encore. S’il pourvoit aux besoins des pauvres, il les implique aussi. Les nécessiteux se déploient euxmêmes dans les champs. Cette implication valorise leur personne. Elle la rend méritoire, favorise sa dignité et lui inspire fierté. Naomi et Ruth mettent tous leurs talents en œuvre pour prendre en main leur destin. Cela marche ! Boaz tombe amoureux de Ruth et il procède selon les us et coutumes de l’époque pour pouvoir l’épouser. L’investissement des personnes selon leurs conditions et capacités particulières rejoint le dispositif collectif mis en place.

Nous sommes reconnaissants pour les dispositifs sociaux ouverts à tous. Mais ils ne doivent pas paralyser la créativité individuelle. Car c’est justement par elle que les nécessiteux se trouveront valorisés ! La créativité conjuguée des jeunes et des personnes âgées produira une dimension surprenante.

Une dimension qui ouvre un nouvel avenir à tous, aussi aux plus âgées. Alors la Mara, amère, redeviendra la Naomi, gracieuse... !

  1. – Pouvons-nous décider de mourir ou de faire mourir ?

A-t-on le droit de décider de mourir, de faire mourir ou de laisser agoniser une personne dont on sait qu’elle est condamnée à mourir ? Le débat sur la fin de vie s’est focalisé sur le thème de la dignité humaine. Il en existe d’autres, comme le montre la réflexion du pasteur Dietrich Bonhoeffer. Il fut un pacifiste convaincu. Mais la gravité des crimes du nazisme l’avait amené à adopter une approche pragmatique. Il s’est demandé quel critère est le dernier, celui qui tranche entre la vie et la mort. Nous sommes confrontés à la question de la fin de vie. Qu’est-ce qui décide : la raison, les principes, la conscience, le devoir, la liberté, la vertu ?

Réfléchir c’est raisonner. Or, la réalité montre les limites de la raison. Qu’apporte la raison à la question de la vie ? Que peut-elle, vaut-elle, face à la souffrance ? Qu’est-elle face à l’agonie ou la mort clinique ? Bonhoeffer de son côté a constaté que le mal broie les raisonnements. Faut-il tenir plutôt aux principes ? Le principe qui absolutise la vie semble honorable. Mais comment s’y tenir ? La pratique de principes se prête au fanatisme qui se perd dans l’accessoire. Les principes s’avèrent impuissants face au Malin. Le principe de l’absolu de la vie en fait une idole. Don de Dieu, la vie lui revient.

Est-ce un devoir théologique de maintenir la vie ou un devoir de la raccourcir ? Sommes-nous soumis aux devoirs religieux, sociaux, économiques ? La fin de la vie humaine ne peut pas être soumise aux devoirs qui déshumanisent les acteurs responsables que nous sommes. Et la responsabilité implique une marge de manœuvre dans laquelle opère la liberté. Dietrich Bonhoeffer a constaté que le mal nazi rendait impossible l’exercice de la liberté. Que faire ? Fermer les yeux et se taire ? Mais se replier ainsi n’est pas une solution, car on se renie soi-même.

Reste le critère de la conscience. Bonhoeffer était un objecteur de conscience. Mais il a accepté de participer à un complot pour mettre fin à la vie du Führer. C’est pourquoi il fut arrêté et exécuté. Comment concilier dans sa conscience refus de tuer et décision de tuer ? Il avait compris que les critères examinés ne suffisent pas. Chacun est ambigu, aucun ne permet de juger entre bien et mal.

Tous ces critères condamnent l’homme d’une façon ou d’une autre. Á l’intérieur de la Création, l’être humain ne dispose pas de réponse salutaire à une question qui touche à l’infinie. C’est pourquoi il se tourne vers Dieu. Croyant, et se sachant pécheur pardonné, il se remet entièrement à Christ son Sauveur.

La foi ne répond pas de façon absolue aux questions sociétales. Elle ne le peut pas. Car la foi transcende les deux côtés : l’avant et l’au-delà de la fin de la vie…

Pour l’Église Réformée du Canton de Lusignan

Pasteur Evert Veldhuizen Octobre 2014

 

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